Place Vendôme 2016

La FIAC renouvelle sa collaboration avec le Comité Vendôme et l’ensemble de ses membres pour présenter Place Vendôme des œuvres monumentales à l’échelle du site.
Écrin minéral, la place incarne l’excellence des savoir-faire au service de l’art. En collaboration avec la galerie Eva Presenhuber, Gladstone Gallery, Sadie Coles HQ, Esther Schipper, et Kukje Gallery/ Tina Kim Gallery, l’artiste suisse Ugo Rondinone présente sur la Place Vendôme un ensemble de sculptures.

Pendant la semaine de la FIAC, un service de médiation est assuré par les élèves de l'Ecole du Louvre : ils présentent les œuvres, en répondant aux questions des visiteurs. 

En collaboration avec les maisons Breguet et Van Cleef & Arpels.

UGO RONDINONE
 

On ne traverse pas la Place Vendôme, on en fait le tour.
Tout est d’une parfaite symétrie classique, rigoureusement égal dans le rythme des pilastres corinthiens qui lient les étages, les angles arrondis qui adoucissent son carré, et la ligne parfaite qui coupe en deux la place, de la rue Castiglione à la rue de la Paix. Vendôme se regarde comme dans un miroir.

Son architecture s’ouvre à un impressionnant dialogue avec les œuvres d’Ugo Rondinone qui explorent le temps et l’espace, les forces de la matière et la puissance de la nature dans l’artifice de l’art.

Deux plateformes de bois patiné accueillent de part et d’autre de la colonne deux groupes de cinq sculptures d’environ cinq mètres de hauteur. Se font face et se répondent à distance cinq oliviers d’allure centenaire en aluminium blanc et cinq hommes de grès taillé placés dans le cercle prestigieux des bâtiments. La taille brute des blocs et leur empilement érigent des corps archaïques. Les deux hauts piliers qui tiennent lieu de jambes font de l’ensemble un totem-porte. La torsion des troncs d’oliviers, arbre torturé par les vents violents, s’effile en branches, à la façon de mains griffant les airs. Venus d’un temps lointain, peut-être oublié, ces grands corps appellent dans un suprême mutisme la présence des passants. Au lieu d’oublier l’espace qu’ils traversent dans la lassitude des habitudes, ils les convient à l’immobilité, à contempler dans un face-à-face monumental ce que peut être un art qui suspens le quotidien, arrête les horloges.

 

Attentif aux manifestations de la nature où l’art s’immisce en livrant à notre présent des figures hantées par des âmes ancestrales, l’artiste convoque notre lente et nécessaire capacité à sentir le temps : celui d’où nous venons, celui que nous vivons, celui vers lequel nous allons. Nous n’allons jamais au-delà d’un jour nouveau, nous ne pouvons que l’accueillir par devers un monde de vitesse. Ugo Rondinone fait de la nature, une temporalité où l’homme peut encore se refléter dans sa propre étrangeté, et qu’il faut nommer l’art. C’est dans le dialogue criant d’un anachronisme que se révèle l’enjeu historique de l’art au présent : donne-t-il encore, comme la joie d’un lever de soleil, l’émerveillement de notre transcendance ?

L’étonnement surgit au milieu de rapports qu’on n’attendait pas : le souffle entre les sculptures et l’architecture qui fait lever le regard vers des formes qui appellent, dans le silence et le respect, les racines du passé ; les formes qui, malgré leurs dissemblances, rendent à la verticalité son humanité dans l’attente d’un nouveau jour ; le battement de la pierre sombre et de l’arbre blanc fantomatique comme le cycle de 24 heures d’une journée, jamais complet sans sa nuit ; la présence des passants qui coule sur cette place comme une grande flaque d’eau dans laquelle le silence fait entendre la rumeur d’une autre vie par-dessus celle de la ville et du monde affairé.
 

C’est aussi l’espace que l’œil d’Ugo Rondinone fait surgir par des séries de réverbérations qui passent de l’architecture aux sculptures, des sculptures aux passants, des passants aux regardeurs. De microcosme en cosmos s’élargit le spectre des formes vers des chemins qui se cherchent dans l’élévation d’un regard au-dessus des façades, des silhouettes, de la colonne ; dans l’enracinement du corps face à la gravité de la pierre et la croissance torsadée des troncs comme le besoin sacré du lieu ; dans l’errance sur les plate-formes de bois soulignant qu’il n’y a jamais assez de pas perdus pour venir à bout de l’espace et de la solitude. 
 

L’art d’Ugo Rondinone se révèle d’une rigueur millimétrée. Rapports formels où les écarts de présences en absences, de passages en seuils, de forces physiques en jeux spéculaires de la symétrie entre les œuvres et le lieu, forment une sensation d’unité et de solidarité malgré les dissemblances.

Confrontation à la matière qui rappelle le sculpteur de l’âge classique arrachant au marbre sa figure de chair, faisant de sa main une puissance de la nature et une joie, d’où surgit la beauté.
 

Loin de l’arrogance de l’art quand il prend possession d’un lieu, Ugo Rondinone offre aux passants la chose dont ils ont le plus besoin, la beauté du silence. Et, à travers les temporalités si proches et si lointaines, l’harmonie salvatrice d’un ensemble de formes que tout sépare : le classicisme de l’organisation architecturale, le primitivisme totémique de la taille, la torsion du temps et des vents sur la matière naturelle. Harmonie au point de jouer avec les contrastes du jour et de la nuit, s’inversant dans le contraste de la pierre sombre et celui des arbres blancs, façon de rappeler que la colonne Vendôme les jours de soleil à une certaine heure joue d’un style de cadran solaire : l’ombre de sa pointe idéalement alignée au milieu de la rue de la Paix.

Corinne Rondeau



 
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